Autant la condamnation était biaisée par l’absence du témoignage de certains acteurs clés tel que Sékouba Konaté, autant cette grâce est prématurée. Toutefois, affirmer que ceux qui sont tombés le 28 septembre sont morts pour rien est une insulte de plus à leur sacrifice. Non, ils ne sont pas morts pour rien.
Ils sont tombés pour des causes nobles : la liberté, la démocratie, la dignité. C’est plutôt nous qui ne méritons pas leur ultime sacrifice. Nous qui, pour des intérêts mesquins, tolérons la lâcheté et la trahison de nos dirigeants. Nous qui acceptons d’être gouvernés par des égoïstes uniquement préoccupés par le pouvoir, profitant de la naïveté d’une population aisément manipulable.
Les victimes du 28 septembre n’ont pas péri en vain, mais leur sacrifice a été détourné. Au lieu qu’ils ne suscitent une prise de conscience collective, les massacres du 28 septembre ont été instrumentalisés à des fins politiques par ceux qui nous ont gouvernés après ce drame. Cette tragédie a d’abord servi Sékouba Konaté, qui n’aurait jamais accédé à la présidence de la Transition sans elle. Ensuite, Alpha Condé s’en est servi comme un épouvantail pour exercer une pression sur Dadis Camara, notamment lors des élections, en l’obligeant à se soumettre à ses désidératas.
Aujourd’hui, la junte actuelle l’exploite à son tour pour se maintenir au pouvoir, en violation de ses propres engagements. Ainsi, le sang de nos martyrs devient une monnaie d’échange dans le jeu des ambitions politiques, une carte utilisée pour asseoir des régimes toujours plus cyniques.
Cette tragédie démontre une fois de plus que la Guinée n’est pas encore une nation. Au lieu de nous unir dans un cri unanime de révolte – Plus jamais ça ! – elle a ravivé les fractures sociales que la grâce présidentielle vient encore amplifier. Les réactions qu’a suscitées ce décret de disgrâce , je voulais dire décret de grâce, en sont la preuve éclatante : certains applaudissent non par conviction, mais par pur calcul, mus par des logiques ethniques, régionalistes ou partisanes. La justice est reléguée au second plan. On parle de coup de maître, de stratégie politique, mais les morts, eux, sont réduits à de simples pions.

Ceux qui ont accordé cette grâce ne l’ont certainement pas fait par humanisme, comme ils voudraient nous le faire croire, mais par pur opportunisme politique. Ceux qui la critiquent ou choisissent le silence le font souvent aussi en fonction de leurs propres intérêts.
Dans cette tragédie, une seule vérité demeure : le véritable perdant, c’est le peuple de Guinée, trahi par un État qui lui avait promis justice pour ses morts. Près de deux cents morts, des dizaines de disparus et de femmes violées, et aujourd’hui, c’est le cynisme qui triomphe, dissimulé sous le masque des calculs politiques.
Cette grâce n’est rien d’autre qu’une manœuvre politique, un pari cynique du président du CNRD et de son entourage en vue de son éventuelle candidature. Dès le début, ce procès portait les marques de l’injustice : l’absence de Sékouba Konaté, ex-numéro deux du CNDD, jamais inquiété ni même convoqué à témoigner, en est une illustration flagrante. Une justice sélective n’est qu’une négation du droit, un simulacre destiné à donner l’illusion que l’État agit, alors qu’il ne fait que protéger ses propres intérêts.
Ce qui s’effondre aujourd’hui, ce n’est pas seulement la justice, mais aussi l’idéal démocratique pour lequel ces hommes et ces femmes ont sacrifié leur vie. Leur crime ? Avoir cru que leur combat pouvait faire avancer la Guinée. Aujourd’hui, ni justice, ni démocratie. Seulement une répétition tragique de l’histoire, un cycle d’injustice perpétué par l’avidité de ceux qui nous dirigent.
Qu’Allah veille sur nous, car il n’y a plus personne d’autre sur qui compter.
Abdoulaye J. Barry
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Conakry, Guinée