– A tous les chefs religieux de Guinée,
– A tous les responsables des ligues islamiques. régionales, préfectorales et communales,
– Au grand imam de Conakry,
– A tous les imams de la basse côte, de la moyenne Guinée, de la haute Guinée et de la Guinée forestière,
– A monsieur l’archevêque de Conakry,
– A messieurs les évêques de la Basse Guinée, de la moyenne Guinée, de la Haute et de la Guinée Forestière,
– A toutes les églises Catholiques, protestantes, ainsi que les témoins de Jéhovah,
– A tous les gardiens de la tradition,
– Au Kountigui de la Basse côte ainsi que tous les sages
– Au président du Hali poular et tous les sages du fouta
– A la coordination de l’union Mandingue et tous les Sotikèmö de la Haute Guinée
– Aux sages de la coordination forestière et tous les doyens de la forêt
Je suis votre fils et votre petit-fils Mamoudou Babila KEÏTA, journaliste vivant actuellement en exil.
C’est avec beaucoup de respect et d’humilité que je vous adresse ce message, ou plutôt, cet appel.
Vous êtes les gardiens de la foi, de l’ordre moral et religieux (islamique et catholique, anglican)
Vous êtes les voix de la divinité sur la terre Guinéenne
Vous êtes les gardiens de la tradition
Vous êtes les gardiens de nos us et coutumes
Vous êtes la mémoire des anciens et les protecteurs des valeurs cardinales qui fondent la vie de la société Guinéenne dans toute la diversité de ses composantes.
C’est vous qui parlez au nom de Dieu, des prophètes et messagers de notre CRÉATEUR, de la bonté et de la vérité, de l’humanité, de la solidarité, de la fraternité et de l’honorabilité.
Aujourd’hui, toutes ces valeurs sont profondément affectées et tout le monde est en train d’observer, mais personne ne semble lever le petit doigt, élever la moindre voix ni entreprendre aucune forme de démarche afin d’interpeller la conscience nationale, notamment celle de nos autorités sur ces faits qui ne servent pas l’avenir de nos gouvernants.
Personne ne prend l’initiative de prodiguer les conseils appropriés à ces jeunes autorités, ignorant probablement l’histoire de la Guinée, sur les dangers qui pourraient peser sur eux demain avec ces kidnappings et disparitions forcées qui font couler des larmes de pauvres femmes et enfants dans de nombreuses familles Guinéennes.
Loin d’une quelconque forme de lamentation, cet appel est un acte de devoir et de responsabilité mûrement réfléchi et assumé.
Notre père, Elhadj Adama KEÏTA, a été kidnappé et porté disparu depuis plus de 8 mois.
Il a été kidnappé parce que son fils que je suis a fait le choix d’être simplement un journaliste porté sur l’information objective de la société Guinéenne et Africaine, pas autre chose.
Dans mon activité professionnelle et ma conduite personnelle, je ne crois pas avoir commis un acte répréhensible. J’ai jamais volé, détourné un bien privé ou public encore moins confisqué les droits d’une personne.
D’ailleurs, je n’ai jamais été fonctionnaire ni salarié de l’État Guinéen.
Jamais non plus, malgré toutes les insanités, les grossièretés, la vulgarité des injures préférées contre ma modeste personne et même contre mes parents à cause de certaines de mes prises de position pourtant non violentes, je ne suis jamais allé à l’envers des vertus de respect et de bonne conduite régissant notre société.
Aussi, mon père, Elhadj Adama KEÏTA aujourd’hui porté disparu, n’a jamais étudié et n’a jamais eu d’engagement politique.
Sa vie se résume à la recherche du quotidien de sa famille à travers son petit commerce, la pratique de l’islam et son dévouement pour les causes sociales et humanitaires.
Malheureusement, depuis 8 mois il est privé de liberté.
Il est privé de sa famille
Il est privé de sa dignité.
Huit mois de douleur.
Huit mois d’attente.
Huit mois de questions sans réponses.
Huit mois de démarches
Huit mois de négociation
Huit mois d’efforts, de prières et de sacrifices dans le silence.
Mais au fil des jours, une autre blessure est venue s’ajouter à celle de son absence : le silence des sages, des notabilités, des chefs religieux et des imams de Guinée
Bref, le silence des autorités morales que vous êtes.
Le silence des consciences qui sont censées rester en éveil.
Le silence de ceux qui sont censés se lever lorsque notre humanité et notre dignité sont menacées.
Qu’a-t-il fait pour subir cette injustice et ce déshonneur dans une société comme la nôtre Guinéenne, très croyante des principes et règles de l’islam et du christianisme dont vous êtes les garants ?
Chers imams, chers religieux, chères notabilités.
Vous êtes nos pères et nos grands-pères.
Quand un de vos frères, compagnons disparaît, vous ne devez pas rester silencieux face à ce malheur. Vous ne devez pas rester indifférents.
Réclamer la libération d’Elhadj Adama KEÏTA et de toutes les personnes enlevées, c’est jouer le rôle que votre statut de chefs religieux (représentants des messagers) vous exige.
Vous avez donc l’obligation religieuse et morale de vous faire entendre puisque le silence a également ses implications de responsabilité sinon de complicité dans les actes d’injustice
Comment un des vôtres, un père de famille de près de 80 ans, peut-il disparaître pendant des mois sans que cela ne provoque un minimum de solidarité, une onde de choc chez vous, chefs religieux et sages espoirs des croyants et pauvres populations ?
Dans la tradition africaine, les personnes âgées ne sont pas des hommes ordinaires.
Ce sont des mémoires, des bibliothèques vivantes, des repères, des héritages.
On peut s’opposer à leurs idées.
On peut ne pas partager leurs opinions.
Mais l’âge leur confère un respect particulier et sacré.
C’est précisément pour cela que, même dans les périodes les plus sombres de notre histoire, les anciens occupaient une place à part entière dans la société.
Les conflits passaient.
Les régimes se succédaient.
Les tensions politiques existaient.
Mais certaines limites demeuraient sacrées, notamment le respect dû aux personnes âgées faisait partie de ces limites.
Aujourd’hui, ce qui nous inquiète n’est pas seulement l’absence de notre père.
C’est l’effondrement progressif de ces repères moraux qui protégeaient autrefois les plus vulnérables.
Car si une personne aussi âgée que notre père, Elhadj Adama KEÏTA peut disparaître dans l’indifférence générale, alors quelle protection reste-t-il pour les autres portés disparus, comme :
Oumar Sylla, Foniké Menguè
Mamadou Billo Bah
Habib Marouane Camara
Ousmane Gnelloy Diallo
Saadou Nimaga
Djèliman Kouyaté
Mamadou Bory Barry
Mofa Sory Dounoh
Faoulan Kamano
Robert Kamano
Saa Fomba Kamano
Antoine Sandouno
Dame Nènè Oussou Diallo
Sanassy Keïta
Sidiki Mara
Kaba La Puissance
Karamo Dabo
Alpha Amadou Baldé
Sékou Kaba
Koïkoï Pivi
Moïse Guilavogui
Et des dizaines d’autres civils et militaires dont on ignore les noms.
La liste est désormais trop longue.
C’est trop triste pour notre pays.
C’est effrayant dans une nation.
C’est malheureux pour un peuple.
C’est regrettable dans une république.
Cette pratique de disparition sordide continue de nourrir aujourd’hui la haine et l’esprit de vengeance dans une nation déjà fragilisée, éprouvée et blessée dans sa chair par plusieurs événements malheureux qui ont secoué le pays depuis l’indépendance.
Pourtant, nous devrions plutôt être en train de guérir nos blessures politiques.
De panser nos plaies issues des tensions sociales.
De combattre la haine et les divisions ethniques.
De promouvoir les valeurs d’unité, de solidarité, de dignité, d’égalité, du travail, de la justice, du dialogue, de la redevabilité dans la responsabilité pour faire avancer notre pays.
Mais, si dans un pays, la souffrance de toutes les familles qui sont aujourd’hui sans nouvelle de leurs pères, de leurs mères, de leurs fils, petits-fils, cousins et neveux, peut être ignorée aussi longtemps, que reste-t-il de notre solidarité nationale ? Que reste-t-il de la justice, qui est pourtant une devise de notre pays ?
Alors, chers respectueux sages et chefs religieux faisons le choix de sauver notre pays et sauvegarder notre unité nationale.
Que Dieu nous pardonne pour nos péchés graves qui maintiennent encore la Guinée sur la voie de l’abîme.
Que Dieu bénisse notre pays. Amen
Mamoudou Babila KEÏTA
Journaliste, en exil.













