Je me souviens qu’en 1998, si la mémoire ne me trahit pas, à la suite de l’élection présidentielle de cette année et dans un contexte de crise gouvernementale profonde, le Premier ministre d’alors, Sidya Touré, avait présenté sa démission ainsi que celle de son gouvernement au général Lansana Conté. Ce geste s’inscrivait dans une pratique répandue dans de nombreuses démocraties après un scrutin présidentiel, afin de permettre au chef de l’État réélu de recomposer son équipe. Sidya Touré espérait alors proposer une formation resserrée, débarrassée de ce qu’il percevait comme des foyers de blocage de l’action publique, en particulier le clan dit de Kassory Fofana, alors ministre de l’Économie et des Finances et réputé très proche du président Lansana Conté.
Un scénario inattendu s’était pourtant imposé, déjouant les calculs de celui qui pensait mettre fin aux rivalités internes dans un gouvernement qu’il ne contrôlait presque plus. La réputation d’imprévisibilité du général Conté n’était pas usurpée. En recevant la démission du Premier ministre et de son équipe, il avait répondu sans détour qu’il n’envisageait pas de changer le gouvernement, mais plutôt de changer le Premier ministre. Ainsi Sidya Touré quittait la Primature, et la tentative de reprise de la main se retournait contre son auteur.
À sa place fut nommé maître Lamine Sidimé, dont le passage à la tête du gouvernement reste associé à des séquences lourdes de conséquences pour le pays. Entre mars 1999 et février 2004, il dut conduire la révision constitutionnelle de 2001 qui porta le mandat présidentiel de cinq à sept ans, ouvrant la voie à une autre candidature et à la victoire de Lansana Conté à la présidentielle de décembre 2003. C’est également sous sa direction que furent organisées les législatives de 2002, et que la Guinée subit, à partir de septembre 2000, des attaques dites rebelles venues de Sierra Leone et du Liberia, touchant notamment Macenta, Forécariah, Kindia, Guéckédou et Kissidougou. Deux mois après la réélection du président, Lamine Sidimé présenta à son tour sa démission, le 23 février 2004, confirmant ainsi la persistance de cette pratique politique.
Cette logique s’est poursuivie, au moins en partie, sous la présidence d’Alpha Condé. Après la présidentielle de 2015, le Premier ministre Mohamed Saïd Fofana remit sa démission et céda la place à Mamady Youla, dont l’action à la Primature demeura longtemps difficile à cerner, avant qu’il ne soit remplacé par Kassory Fofana en 2018, jusqu’à la chute du régime le 5 septembre 2021.
À la lumière de ces précédents, il est compréhensible que l’opinion s’attende aujourd’hui au respect de cette pratique, avec la démission du Premier ministre actuel, Amadou Oury Bah, après la prestation de serment du président élu, Mamadi Doumbouya, le 17 janvier dernier. Selon certaines sources, Bah Oury aurait déjà annoncé son intention de présenter sa démission et celle du gouvernement et aurait demandé aux ministres de préparer leurs passations de service. D’autres affirment qu’il préférerait attendre que la démission lui soit formellement demandée par le chef de l’État, plutôt que de prendre l’initiative.
Cette hésitation apparente alimente les interrogations. En différant la remise de sa démission et celle d’un gouvernement dont il ne maîtrise pas pleinement les leviers, cherche-t-il à éviter le sort réservé autrefois à Sidya Touré, évincé après avoir cru reprendre l’avantage par un geste institutionnel attendu ? Redoute-t-il qu’en ouvrant la voie à une recomposition, le président conserve l’équipe et le remplace à la tête de l’exécutif ? Ce qui transparaît, en revanche, c’est une volonté de poursuivre l’aventure, avec l’espoir d’être reconduit.
Reste alors la question du bilan et de l’opportunité politique. Après les hésitations et les retards qui ont jalonné la transition, sans oublier la place démesurée qu’ont occupée les mises en scène numériques avec TikTok dans l’espace public, beaucoup de Guinéens aspirent à un gouvernement renouvelé, porteur d’élan, de clarté et surtout de sérieux dans la conduite de l’action publique. La gestion, relativement en retrait, du référendum constitutionnel et de l’élection présidentielle par le Premier ministre suffit-elle à justifier une continuité à ce niveau de responsabilité, dans un contexte où l’attente de rupture demeure forte ? La question peut aussi se formuler autrement. Faut-il remplacer une équipe qui gagne politiquement ? Une équipe qui a conduit, contre toute attente, un processus ayant permis la candidature du général Mamadi Doumbouya, puis l’adoption d’une nouvelle Constitution, avant d’aboutir à une élection présidentielle remportée sans contestation sérieuse par le même candidat ? Ou faut-il au contraire reconnaître que, même après une démission, un gouvernement peut être reconduit, avec des ajustements progressifs, comme ce fut le cas sous Alpha Condé lorsque Mohamed Saïd Fofana fut rappelé à la Primature après avoir remis son mandat. Cette voie demeure possible, sans qu’elle implique nécessairement une rupture totale. Tout dépendra de la lecture que fera le président des attentes populaires et du message politique qu’il souhaitera adresser dès l’entame de son mandat.
Au-delà des personnes, la séquence actuelle renvoie à une règle tacite de la vie politique guinéenne, selon laquelle un nouveau mandat présidentiel s’ouvre par une clarification au sommet de l’exécutif. Respecter cette pratique, c’est offrir au chef de l’État la liberté de choisir son équipe et donner au pays un signal de cohérence institutionnelle. S’en écarter, c’est prolonger une zone d’incertitude qui nourrit les calculs et affaiblit la lisibilité de l’action publique. La décision finale appartiendra au président, mais l’attente populaire, elle, reste tournée vers un départ clair et une recomposition capable de répondre aux exigences du moment.
Abdoulaye SANKARA
Journaliste